mercredi 31 mai 2017

En tuer

"En tuer", devise du 501e Régiment de chars de combat

Ainsi donc, on découvre que cette nation dont le Premier ministre avait déclaré être « en guerre » après les attentats de janvier 2015 et dont le Président s’était engagé après ceux de novembre à « détruire l’armée des fanatiques qui ont commis ces crimes » chercherait à tuer des combattants ennemis et traquerait plus particulièrement les traîtres parmi eux. Quelle surprise ! Quelle surprise surtout que cela puisse surprendre certains. Preuve en tout cas que les choses ne sont pas forcément claires pour tout le monde et la faute en incombe à ceux qui étaient chargés de dire les choses.

La France affronte l’Etat islamique depuis qu’elle a rejoint la coalition dirigée par les Américains en septembre 2014. C’est à cette époque qu’il aurait fallu certainement clarifier les choses, avant de paraître surpris par le fait que ceux que nous attaquons nous attaquent aussi. Déclarer la guerre, c’est désigner un ennemi et désigner un ennemi c’est lui reconnaître un statut politique et une forme d’équivalence dans ce qui devient un dialogue violent. On peut comprendre que l’on soit réticent à accorder ce statut à des groupes méprisables par leur faible volume ou, surtout, par leur comportement ignoble. Le problème est que si on ne le fait pas, on reste automatiquement dans le cadre d’une mission de police, avec ses contraintes nécessaires mais parfois inadaptées. A cette époque on était parti « détruire les égorgeurs de Daech », selon l’expression du Ministre des Affaires étrangères, peu avares de déclarations aussi floues qu’hyperboliques.

Pas d’ennemi donc mais une bande de psychopathes que par coquetterie on refusait (et refuse toujours) de désigner par le nom qu’ils se donnent ; pas de guerre non plus mais une criminalisation et par voie de conséquence pas de cadre politique clair à l’engagement de la force. Accessoirement, on n’engageait pas non plus beaucoup de moyens (initialement environ 5% de l’effort total d’une coalition, elle-même en appui de « forces décisives » locales) pour atteindre cette très hypothétique destruction. Comme plus tard pour l’opération Sentinelle, l’essentiel était bien plus dans la présence visible que dans les effets réels. Si l’Etat islamique n’avait eu que la France comme adversaire, il serait actuellement très prospère.

Il aura donc fallu attendre les attaques de janvier 2015 à Paris pour « annoncer » la guerre. Mais annoncer la guerre ne constitue que la première partie de la « déclaration ». On ne déclare pas la guerre à un mode d’action comme le « terrorisme » ni même à un ensemble flou (« le terrorisme islamique ») mais à des entités politiques clairement désignées. Mais ce n’est pas tout. La déclaration de guerre n’est pas là pour répondre à une émotion mais pour donner un cadre à un emploi exorbitant et exceptionnel de la force. L’état de guerre crée de facto un espace-temps où les règles habituelles de droit civil cèdent la place au droit des conflits armés (qui s’applique aussi aux conflits non-étatiques). 

Ce cadre doit être clairement défini. Il y a cent ans, en 1917, la France était découpée entre la « zone des armées » (le « front »), où s’appliquait le droit de la guerre (et donc la possibilité de tuer hors légitime défense ou application d’une peine de justice), et la « zone arrière », où s’appliquait le droit normal. Il en est de même dans la guerre contre l’Etat islamique. Même si cela peut heurter la logique aristotélicienne de certains (A et non-A ne peuvent coexister), il peut et il doit y avoir des zones différentes de droit dans une même guerre. Il est nécessaire toutefois de délimiter clairement celle « des armées ». Dans le cas de la guerre de l’EI, on s’est limité d’abord à l’Irak avant de s’étendre à la Syrie un an plus tard. 

Dans cette zone précise tout combattant ennemi, à condition bien sûr qu’il soit clairement identifié comme tel, peut évidemment être tué et pour cette simple raison qu’il est justement un combattant ennemi. Dans les différentes zones de guerre que la France a créée précédemment depuis cinquante ans, nos soldats ont exercé ce droit de tuer sur, au moins, 6 000 combattants adverses, pour l'immense majorité membres de groupes armés. Et on ne parle pas ici des agresseurs tués au autodéfense dans les opérations de stabilisation (qui relèvent de la police internationale).

Dans ce cadre, justifier des attaques contre l’ennemi uniquement pour prévenir des attaques sur le sol français, comme ce fut le cas avec les premières frappes aériennes françaises en Syrie en octobre 2015 (en voulant sans doute justifier ainsi l’invocation de l’article 51 de la charte des Nations-Unies), paraît donc étrange. Soit nous agissons dans une zone de guerre et il est inutile de justifier des attaques de cette façon puisque par principe tout combattant ennemi est une menace potentielle, soit nous ne sommes pas dans une zone de guerre et dans ce cas cet acte constitue une violation flagrante du droit. Il peut arriver que cela soit malgré tout absolument nécessaire mais cela relève alors de l’action clandestine et des services spécialisés.

Ajoutons que l’encadrement de la guerre se fait par un droit spécifique, un espace défini mais aussi par une fin, car contrairement à la mission de police qui subsiste tant qu’existent des contrevenants à la loi et l’ordre (autrement dit probablement éternellement) la guerre a forcément une fin. Cette fin il est préférable de l’anticiper avant de déclarer la guerre, en décrivant la « meilleure paix » que l’on souhaite obtenir. Annoncer que l’on va détruire l’ennemi est très ambitieux surtout lorsqu’on affronte un groupe armé bénéficiant d’un minimum de soutien populaire et capable de mener un combat clandestin sur la longue durée. L’Etat islamique est le dernier avatar d’une série qui a commencé en 2003 avec le groupe Tawhid wal Djihad d’Abou Moussab al-Zarquaoui et a survécu à tous les combats y compris la défaite de 2008. Celui qui ne se fixe pas d'objectif réaliste ne risque pas de l'atteindre. Maintenir une zone de guerre jusqu’à l’élimination définitive du dernier combattant de Daesh, et on ne parle ici que du Levant, équivaut à nous maintenir dans une mission permanente dont on ne pourrait sortir que par une évolution radicale de l'environnement politique indépendante de notre fait.

Le plus réaliste serait probablement de déclarer comme objectif la fin de l’Etat islamique en tant que proto-Etat et donc de sa territorialisation, en espérant que ces capacités d’action à distance, directement ou par délégation, en soient amoindries et qu’il ne soit donc plus en mesure de mener des attaques importantes contre la France. Il sera alors temps de refermer la zone de guerre, quitte à la rouvrir plus tard si nécessaire. En attendant, il existe toujours une autre zone ouverte de guerre au Sahel, plus claire dans sa géographie et avec une prise de risque plus importante mais dont il serait utile d’exprimer aussi une fin un peu plus claire.

Dans ce cadre délimité de droit, d’espace et de temps, le fait que les combattants que nous affrontons soient des ressortissants français passés à l’ennemi ne change fondamentalement rien, sinon qu’on peut logiquement considérer qu’ils représentent une menace encore plus importante pour la France que les autres et méritent donc une attention particulière. Tuer en zone de guerre n'a d'intérêt que si cela finit par produire des effets stratégiques. Dans la mesure où un seul individu peut provoquer un attentat, tuer des djihadistes français (pas les seuls mais les plus susceptibles de le faire en France) à des effets stratégiques immédiats pour notre pays. Les ressortissants français et même européens constituent donc logiquement un front particulier à l'intérieur du combat général contre l'EI. Il faut évidemment profiter de leur présence de la zone de guerre pour éliminer le plus possible de traîtres, si possible physiquement, à défaut en les capturant. Dans ce dernier cas et de la même façon hors de la zone de guerre, ils constituent prisonniers mais des prisonniers particuliers car ils ont pris les armes contre leur Patrie. Ils doivent donc être traduits en justice pour trahison (article L331-2 de justice militaire ou art. 411-4 du code pénal). Je regrette pour ma part qu’on ne fasse pas plus d’effort pour les traquer et les tuer nous-mêmes autrement (au moins officiellement) que par des tirs à distance. Il est quand même singulier dans une guerre que les seuls soldats français que l'on voient affronter l'ennemi soient en métropole. 

La guerre est un objet politique et la politique, selon l’expression du général de Gaulle, est une chose trop sérieuse pour être confiée aux politiciens. La guerre est aussi une chose grave qui devrait, si possible, faire l’objet d’un minimum de débats contradictoires. La guerre contre l’Etat islamique aurait eu sans doute plus de clarté et plus de force après un vrai débat suivi d’un vote du Parlement. Je ne suis pas sûr pour ma part qu’à l’époque, une telle décision se justifiait mais maintenant, si on décide de faire la guerre, on ne doit pas faire semblant et la faire vraiment. La faire vraiment, implique, outre la désignation claire d’un ennemi, la définition d’un espace précis où la violence s’exercera pleinement contre l’ennemi afin d’atteindre les objectifs politiques que l’on s’est fixé. En dehors de cet espace, il ne doit y avoir que le droit normal ou la clandestinité. 

samedi 27 mai 2017

Assaut sur Verbanja-27 mai 1995

Extrait de Sous le feu-La mort comme hypothèse de travail

Sarajevo 27 mai 1995 08H 45

La France est présente depuis 1992 au cœur des conflits consécutifs à l’éclatement de l’ex-Yougoslavie. Deux bataillons français de Casques bleus sont alors présents dans la ville de Sarajevo assiégée par les forces Bosno-Serbes. Dans la nuit du 26 au 27 mai, une unité bosno-serbe s’empare par surprise d’un des postes du bataillon implanté dans la vieille ville. L’ordre est immédiatement donné de le reprendre par un assaut afin de libérer les prisonniers Français qui y sont gardés et de montrer la détermination de la France.

Je suis le lieutenant Héluin, je suis en tête de la première section des Forbans du 3e Régiment d’infanterie de marine et je marche vers mon objectif à travers les ruelles qui bordent le cimetière juif en direction du pont de Verbanja. J’ai reçu ma mission, il y a un peu plus d’une heure. Elle est très simple : reprendre le poste français près du pont.

Mon idée est d’attaquer simultanément les trois petits bunkers qui composent le poste avec un groupe de trois binômes pour chaque objectif. Chaque binôme, qui comprend un homme qui connaît le poste et un autre qui ne le connaît pas, à un point d’arrivée précis. J’ai laissé mon adjoint en arrière avec les véhicules, les tireurs d’élite dont un avec un fusil Mac Millan de 12,7mm et les tireurs antichars. Sa mission consiste à nous appuyer depuis les hauteurs. Lorsque je lui ai donné cet ordre, il m’a regardé, désespéré : « mon lieutenant, vous pouvez pas me faire ça ! ». Le capitaine Lecointre nous accompagne pour gérer l’environnement de la section, en particulier l’appui des pelotons du RICM [Régiment d’infanterie et de chars de marine].

Guidés par un soldat bosniaque nous arrivons en vue du poste. Je regroupe la section. Pour franchir les barbelés, nous avions prévu deux portes, pauvre expédient à l’absence de matériel spécifique. Elles sont restées dans les véhicules.  Tant pis.  Nous ferons sans. Je regarde mes marsouins. Ils sont calmes et silencieux. Comme eux, je me sens étrangement serein. Il est vrai que depuis mon réveil, il y a trois heures, je n’ai pas eu une minute pour penser au danger. J’ai une confiance absolue dans mon chef et mes hommes. A mon signal, nous dévalons, baïonnette au canon dans la tranchée à une cinquantaine de mètres de l’objectif, appuyés d’abord par les tirs Bosniaques. Nous portons les équipements de protection pare-balles complets, les mêmes qui n’avaient été conçus que pour des missions purement statiques de garde. Certains de mes marsouins sont en treillis de cérémonie. Ils ne savaient pas, quelques heures plus tôt, que le point fort de la journée ne serait pas la prise d’armes prévue mais un assaut.

Je lance d’abord Le Couric et son groupe en direction de l’objectif le plus éloigné, le poste de garde Ouest. Je les vois courir puis s’arrêter devant les barbelés qui entourent le poste. Ils sont incapables de franchir et les coups commencent à pleuvoir depuis l’immeuble Prisunic qui les surplombe. Un obus de 90 mm frappe alors le bâtiment, suivi de rafales de 7,62 et de 20 mm en provenance des pelotons du RICM. Nous sommes désormais enveloppés d’une bulle de détonations, claquements, sifflements, impacts. Impuissant devant les barbelés, un marsouin regarde hébété sa cuisse perforée, un autre a deux doigts sectionnés. Une balle se loge dans son pare-cou. Ils resteront sur place, sans même de morphine, car elle a été retirée des trousses de premiers secours, pour éviter la toxicomanie. Deux autres gars sont vidés de toute énergie par la violence qui les entoure, ils sont comme des mannequins inertes. Le groupe est hors de combat. Mon plan a tenu deux minutes trente à l’épreuve des faits.

Je dois réagir immédiatement. Au lieu de s’emparer simultanément des trois points, on les nettoiera  successivement en commençant par le poste de sécurité à l’Est. Nous allons tous franchir les barbelés en face de nous, à 90 degrés de ceux qui ont arrêté le premier groupe mais au-delà d’un glacis de cinquante mètres dans l’axe de tirs des Serbes. Je m’élance en direction de la rivière Miljaca suivi par le deuxième groupe, tandis que les autres marsouins se déchaînent contre Prisunic, Mammouth et Center, les trois nids à snipers bosno-serbes. A ma gauche, Dannat, l’infirmier, s’effondre, le poumon perforé. Il se relève et marche vers l’arrière en croisant les regards des marsouins qui avancent, hypnotisés par le sang qui coule le long de son bras. Djaouti tombe à ma droite. Je suis maintenant face aux barbelés et malgré les douze kilos du gilet pare-balles, mon armement et mon inutile poste radio PP39, je parviens à franchir les barbelés suivi par mes hommes.

Nous nous trouvons au milieu de croisillons métalliques et obliquons vers la gauche en direction du poste. Il pleut alors des balles comme à Gravelotte. Mon cerveau est comme la focale d’un appareil photo. Je suis actuellement en mode « panorama ». Je me retourne et vois mes tireurs au fusil-mitrailleur Minimi enchaîner rafale sur rafale sur toutes les ouvertures de Prisunic. L’un d’entre eux, Coat, court vers un blessé pour lui prendre ses chargeurs Famas, mais comme ceux-ci ne vont pas sur les Minimi, il est obligé de retirer les cartouches une à une pour garnir ses « camemberts ». D’un seul coup, sa tête fait un mouvement étrange et il s’affaisse sur le côté.

Je poursuis ma route vers le merlon de terre qui protège l’entrée du poste. Je ressens le besoin d’ouvrir le feu mais mon Famas refuse obstinément de fonctionner. Je pense qu’il faudrait que je m’arrête pour y remédier mais que je n’ai pas le temps. A aucun moment il ne me vient à l’esprit que j’ai peut-être oublié d’armer mon fusil d’assaut. A côté de moi, Dupuch  s’arrête net : « je suis touché… ». Il s’observe pendant une seconde « non … c’est bon ! » et repart. Il a effectivement été touché mais la balle a traversé la gourde accrochée au ceinturon et est venue se loger dans sa lampe torche. Nous nous entassons sur le merlon de terre face à la porte d’entrée. Il y a quelques secondes, je fonctionnais en panoramique, maintenant plus rien n’existe hormis l’espace dans les barbelés par lequel je lance la grenade que me tend Dupuch. Explosion.

Je me lance baïonnette en avant, bien décidé à embrocher le premier Serbe qui se présentera dans le couloir. Les hommes sont collés à moi, deux par deux. Nous sommes à peine une dizaine, le tiers de l’effectif de départ. La section avec ses trois groupes s’est rapidement reconfigurée en un élément d’assaut, tiré par moi avec des binômes injectés au fur et à mesure dans l’action et un deuxième échelon, pour protéger les arrières et « nettoyer ». Un geste et Dupuch se lance dans le poste de garde Est, pendant que Llorente lance une grenade dans le couloir des WC. Humblot et Jego suivent, je les envoie sur le toit pour se mettre en appui. Nous poursuivons vers le deuxième conteneur qui nous servait de zone vie et qui forme le deuxième objectif. Delcourt s’avance dans le couloir mais une rafale en provenance du fond du poste le refoule. Je prends une grenade au capitaine Lecointre qui me suit et la lance derrière le rideau de la zone vie.

Lorsque je surgis devant ce qui nous servait de salle à manger, je vois un rideau de feu monter le long du mur du fond et glisser au-dessus de moi sur le plafond. Je hurle : « la bonbonne de gaz ! ». Depuch et Delcourt reculent précipitamment. Une fraction de seconde plus tard, j’entends une énorme explosion et je vois distinctement sur fond de flammes, un petit objet foncer vers moi. J’ai l’impression d’être dans une séquence de film au ralenti. Je prends un choc terrible à l’œil gauche et je suis projeté en arrière alors qu’un jet de sang part dans la direction opposée. Les hommes me regardent en hésitant et je baragouine ce que je crois être des ordres pour les empêcher de s’arrêter. J’ai encore le temps de dire au capitaine que je ne me sens pas bien avant de m’effondrer.

Je reprends mes esprits, quelques instants plus tard, réveillé par les impacts de balles sur les sacs à terre contre lesquels je suis assis. Je suis couvert de sang. Je me relève, sort du bâtiment du côté de la rivière Miljiaca. Une explosion me renvoie à l’intérieur.  Je suis comme une petite souris buttant contre des électrodes dans un labyrinthe. Mon cerveau fonctionne par éclipses. Je vois un marsouin posté face au dernier bâtiment tenu par les Serbes. « Qu’est-ce que tu fais là ? - C’est là que je devais être à la fin. » Dans le désordre général cet homme s’est raccroché à l’ordre que j’avais donné avant l’assaut. Je comprends alors que le capitaine a pris l’action à son compte et a entrepris d’éliminer les Serbes dans la pièce du fond puis de sauver les prisonniers français qui s’y trouvent. Avec la poignée d’hommes qui reste, il abat deux Tchetniks dont un lui sourit en disant « Français, bons combattants ! » mais les autres ont réussi à s’enfuir avec les prisonniers dans un poste voisin.

A la radio, j’appelle Cheick et lui ordonne d’envoyer un tireur d’élite et un tireur antichar. Je compte les placer face à l’immeuble. Je circule dans le poste ravagé. Je vais dans la zone vie, il y a trois prisonniers serbes, et un cadavre, serbe également, allongé au milieu. Le caporal-chef Jego, vient vers moi. Je remarque que sa gourde et un de ses porte-chargeurs sont perforés. Il a pris une rafale dans le « buffet ». Sa voix est cassée : « Humblot est encore sur le toit. Il est blessé et ne répond plus ». Je me place en appui face à l’immeuble qui nous surplombe tandis que Mandart et le capitaine Labuze descendent Humblot. Ils le déposent au pied de l’échelle au moment de l’arrivée du toubib. Celui-ci prend le pouls et me regarde au bout de quelques secondes : « Désolé mais pour lui, c’est fini. ».

Le combat est terminé. J’apprends qu’Amaru a été abattu par un tireur d’élite alors qu’il mitraillait les bâtiments depuis sa tourelle, non protégée, de VAB. Dix-sept autres marsouins sont blessés dont trois grièvement. Nous avons tué quatre Serbes dans le poste et fait quatre prisonniers. J’ignore le bilan des pertes ennemies dans les immeubles alentour. Nous récupérerons nos soldats prisonniers en les échangeant avec ceux que nous avons faits.

Errant dans les couloirs, en attendant la relève, je croise un caporal-chef qui me dit d’aller me faire soigner. Je me déplace vers le véhicule Sanitaire, criblé d’impacts, qui s’est posté devant l’entrée puis m’indigne: « ce n’est pas un caporal-chef qui va me donner des ordres ! » et je reviens sur mes pas. Le gars me voit et insiste « Mon lieutenant, il faut vous faire soigner ! ». Je réponds « bon d’accord » et ressort. A l’extérieur, le sol est jonché des équipements qui ont été arrachés aux blessés pour leur donner les premiers soins et de chargeurs, dont beaucoup sont encore à moitié pleins. Beaucoup de gars profitaient de chaque moment de répit pour jeter leur chargeur entamé et en mettre un plein. Nous avons ainsi utilisé plus de 4000 cartouches en quelques dizaines de minutes sur une surface d’un hectare.

Vers 10h30, la section du lieutenant Provendier est là pour nous relever. Quelques minutes plus tôt, ils ignoraient même qu’un assaut avait eu lieu. Les hommes sont muets et ouvrent  de grands yeux en me voyant. Je pense : « aucun ne me salue, c’est quoi ce bordel ! ». J’amène Provendier à l’intérieur pour lui expliquer la situation. Je m’installe sur une table et commence à lui faire un croquis. Un cadavre Serbe est à mes pieds sans que cela me trouble le moins du monde. Mon sang tombe en goutte à goutte sur le croquis et lorsque je l’efface négligemment avec ma manche, je perçois que la situation n’est peut-être pas habituelle. Les consignes données, j’embarque dans les véhicules avec mes survivants en direction de la patinoire de Skanderja, notre base. Nous sommes hagards. A Skanderja, nous recevons des soins rapides puis vers 13 heures, je pars avec les autres blessés en direction du groupe médico-chirurgical de PTT Building, l’état-major de la force. Dès le contact avec le lit de l’hôpital, je m’effondre, épuisé.

mardi 23 mai 2017

Après Mossoul

La bataille de Mossoul touche à sa fin. L’Etat islamique ne tient plus désormais, avec peut-être un millier de combattants, qu’un rectangle de deux kilomètres de long sur un de large adossé au fleuve Tigre. Ce dernier périmètre est centré autour de la grande mosquée al-Nuri, celle-là même ou Abou Bakr al-Baghdadi avait proclamé le califat en juin 2014, et correspond sensiblement à la ville originelle. Les rues y sont étroites et la population civile encore largement présente. Il sera donc difficile d’y engager des véhicules blindés et l’emploi d’appuis indirects, par l’artillerie ou les moyens aériens, sera encore plus délicat que dans les quartiers plus modernes et ouverts. Le combat final sera très difficile. La vitesse de progression des forces de sécurité irakienne, de l’ordre de 100 mètres par jour jusqu’à présent à l’ouest du Tigre, risque de diminuer fortement et les pertes augmenter. L’issue ne fait cependant aucun doute.

Parfois présentée comme la grande bataille décisive, au moins en Irak, la prise de Mossoul ne marquera pas pour autant la fin de la guerre. A l’ouest de la ville, l’Etat islamique tient encore les villes de Tal Afar et de Baaj ; au sud, il contrôle encore la région d’Hawiya entre le Tigre et Kirkouk et il est encore présent sur l’Euphrate jusqu’à la ville d’Anah. S’il n’est plus, semble-t-il, en mesure de réaliser des opérations offensives de grande ampleur comme celles de 2014 et 2015, l’EI est encore capable de mener de multiples attaques de harcèlement par de petites cellules, en particulier à Bagdad et à Kirkouk. Les opérations militaires ne sont donc pas terminées alors que déjà se dessine un nouveau paysage politique.

Le conflit en Irak, comme celui parallèle et interpénétré en Syrie, est un conflit-mosaïque, c’est-à-dire qu’il fait intervenir simultanément plusieurs camps aux intérêts divergents. Contrairement à un conflit polarisé, avec deux camps clairement définis et où les gains de l’un signifient des pertes équivalentes de l’autre, les opérations militaires d’un conflit-mosaïque ont des effets politiques beaucoup plus complexes. Rappelons que la guerre qui se déroule actuellement en Irak fait intervenir plusieurs coalitions. L’Etat islamique lui-même, nouvel avatar de l’Etat islamique en Irak formé en 2006 autour d’Al-Qaïda en Irak, en est une. Cette capacité à regrouper plusieurs groupes armés et milices sunnites, parfois anciennement ennemis mais tous hostiles à la politique du gouvernement de Bagdad, avait été un des facteurs principaux du succès de Daech à partir de 2013. Depuis 2016, le comportement de l’Etat islamique, y compris contre la population sunnite, et son affaiblissement ont contribué à dissoudre en partie cette coalition (et donc à accélérer l’affaiblissement). Plusieurs tribus et organisations, en particulier l'Armée des hommes de la Naqshbandiyya (JRTN) et plus récemment les Brigades de la révolution de 1920, ont rejeté Daech et le combattent même parfois. Elles sont surtout prêtes à prendre son relais, car si l’EI n’incarne plus la défense des Arabes sunnites irakiens, ce besoin de défense est toujours là.

Face à eux, on trouve une autre coalition, celle des Kurdes du Parti démocratique (PDK, dirigé par Massoud Barzani) et de l’Union patriotique kurde (UPK, de Jalal Talabani). L’UPK a profité de l’offensive de l’EI en 2014 pour s’emparer de Kirkouk et de ses champs pétrolifères, jusque-là pomme de discorde avec Bagdad et surtout avec les Arabes sunnites qui se trouvent ainsi privés de toute ressource pétrolière, confisquée au nord par les Kurdes et au sud par les Chiites. Le Kurdistan a également obtenu de Bagdad d’exporter son pétrole par la Turquie. L’UPK, proche de l’Iran, lutte avec les milices chiites des unités de mobilisation populaires (UMP ou Hachd al-Chaabi), contre l’EI dans la province de Diyala. Au nord, Massoud Barzani ne cache pas son intention d’annexer plusieurs districts (d'ouest en est, Sinjar, Zummar et Hamdarin) autour de Mossoul.

Le gouvernement de Bagdad est lui-même partagé entre la ligne du Premier ministre Haïder al-Abadi et celle de son prédécesseur et actuel vice-président de l’Irak, Nouri al-Malilki toujours très présent. Ce dernier, qui avait gouverné de 2006 à 2014 et porte une grande responsabilité dans le déclenchement de la nouvelle guerre civile et la renaissance de l’Etat islamique, est proche de l’Iran. Il est le tenant de la ligne chiite radicale, dont les bras armés sont les UMP et le ministère de l’Intérieur dirigé par Qassim al-Araji, également leader de la milice chiite Badr (et emprisonné par les Américains en 2003 et 2007 pour avoir organisé des attaques contre eux). Cette armée chiite irakienne secondée par les Gardiens de la Révolution iraniens est désormais présente partout. Si l’armée régulière irakienne, soutenue par la coalition américaine et beaucoup moins sectaire, a eu le premier rôle pendant les premiers combats à Mossoul, ce n’est désormais plus le cas. Les divisions de l’armée, et notamment la division d’intervention rapide (ou « division dorée »), ont souffert pendant la prise de la partie Est de la ville et ont parfois été déployées ailleurs pour des raisons politiques (dans la région de Tal Afar notamment pour rassurer la Turquie inquiète de voir les milices chiites s’approcher de cette ville à forte population turkmène). Ce sont désormais les divisions de la police fédérale, en particulier sa division d’intervention d’urgence, qui ont le premier rôle dans la conquête de la partie Est, soutenues seulement par quelques bataillons blindés et mécanisés de la 16e et 9e divisions de l’armée. Cette nouvelle phase de la bataille a pris un tour beaucoup plus violent, les forces de police, moins bien formées et équipées que la division dorée, prend moins de précautions avec la population et les appuis indirects, toujours délicats d’emploi dans ce contexte, sont beaucoup plus employés. Les conséquences ont été dramatiques, les seules frappes aériennes du 17 mars dans le quartier de Jadida ayant occasionné au moins 150 morts parmi la population, et la suite risque d’être encore plus difficile. Dans la province de Diyala mais surtout à l’ouest de Mossoul, où les milices UMP sont en première ligne, les témoignages d’exactions se multiplient confirmant les craintes que les Arabes sunnites pouvaient avoir, au regard de tous les engagements précédents de ces groupes.

L’avenir de l’Irak est donc en réalité assez sombre malgré la victoire attendue à Mossoul. On n’a absolument aucune idée de la manière dont les provinces sunnites, Anbar, Salaheddine, Diyala et surtout Ninive, vont être gouvernées après le reflux de l’Etat islamique. Le retour à la « normale », qui n’a pas fait l’objet de débats, ne sera pas forcément un retour à la stabilité, sans doute bien au contraire. La situation des Arabes sunnites irakiens est critique, peut être encore plus qu’en 2013. La protection de l’Etat islamique s’est avérée désastreuse, les ressources pétrolières sont désormais coupées et l’occupation des provinces sunnites par les milices chiites, dans une moindre mesure kurdes, sera probablement l’occasion de nombreux règlements de comptes et de pressions diverses sur la population. Les processus électoraux à venir pour le gouvernement des provinces en septembre 2017 et pour celui du pays en 2018 sont aussi une source de tensions fortes, notamment si, comme cela est très possible, Nouri al-Maliki reprend le pouvoir. Sans un changement radical de contexte politique, peu probable tant les forces de blocage sont importantes, la guerre continuera, sans doute sous la forme d’une nouvelle guérilla généralisée. L’Etat islamique, dont on rappellera l’essence irakienne, y aura sans part mais ce ne sera certainement pas le seul acteur. Le scénario de la violence généralisée de 2006 ne peut être exclu.

Les conflits-mosaïques sont difficiles à appréhender et encore plus à présenter. Pour l’instant, le discours de la France sur son engagement en Irak et en Syrie est un mélange d’hyperboles (« détruire les égorgeurs de Daech », « mettre tout en œuvre pour détruire l’armée des fanatiques »), de simplifications abstraites (on ne donne même pas les noms des organisations que l’on combat, réduites à un conglomérat unique de « groupes armés terroristes » ou GAT) et d’horizons flous (un responsable politique français a-t-il parlé pendant la campagne électorale de l’au-delà de la bataille de Mossoul ?). Si l’objectif de la France est bien d’aider le gouvernement irakien à détruire l’Etat islamique sur son sol et à normaliser la situation, alors nous y sommes encore pour longtemps avec cette difficulté que les avions Rafale et les canons Caesar ne seront pas forcément d’une grande utilité dans cette nouvelle phase du conflit, complexe et imbriquée. Il est urgent de savoir ce que nous voulons vraiment faire sur place, comment nous comptons parvenir à atteindre nos objectifs et accessoirement de l’expliquer aux Français.

mercredi 17 mai 2017

Ministre désarmée

Le ministère de la Défense, ou désormais des Armées, est un ministère particulier sous la Ve République. Le chef des armées est le Président de la République et c’est lui qui décide des engagements militaires, conseillé par son chef d’état-major particulier et le chef d’état-major des armées, le chef de soldats. De fait, le ministre se retrouve normalement cantonné à la gestion organique du ministère. Cela reste un poste prestigieux car régalien mais il offre peu d’occasions de briller lorsqu’on a des ambitions. De grands serviteurs de l’Etat comme Pierre Messmer et Michel Debré l’ont occupé de 1958 à 1969, à une époque de profonde transformation de la fin de la guerre d’Algérie à la mise en place du nouveau modèle de forces. Et puis on a commencé à « euphémiser » les choses, le ministère des armées est devenu de la « défense » en 1974 un peu avant que l’Ecole de guerre ne devienne un Collège de défense. Le poste a surtout été proposé soit à des techniciens, comme André Giraud en 1986 remarquable dans ce rôle, soit à des fidèles discrets que l’on veut récompenser.  

Cet équilibre peut cependant être rompu. Par le Président lui-même qui peut déléguer une partie de ses pouvoirs au ministre, comme cela a été le cas avec Jean-Yves le Drian, à la manœuvre dans les opérations, en contraste flagrant avec les ministres précédents invisibles pendant les guerres. Il peut tenter d’être rompu aussi par le ministre lorsque celui-ci (ou celle-ci notamment) se sent à l’étroit et dans l’impossibilité de montrer son excellence aux futurs électeurs. Exister semble alors ne pouvoir se faire qu’au détriment des militaires et notamment du chef d’état-major des armées dont on va s’efforcer de réduire le périmètre. Il y a quelques années on a même vu certains ministres (et les cabinets) ne pas hésiter à alimenter la presse d’informations destinées à montrer que la guerre était vraiment une chose trop sérieuse pour être confiée aux militaires plutôt qu’à eux.

La difficulté n’est pas seulement interne au ministère. Il faut lutter, c’est traditionnel, contre Bercy pour qui le « Mindef » est un « poulet rôti ». Il faut lutter aussi, lorsqu’on a la direction des opérations, avec le ministre des affaires étrangères. Une opération extérieure est à la fois une opération militaire et un acte de politique étrangère. Il est donc commun d’avoir à rivaliser avec le MAE lorsqu’il faut partager les lauriers, comme au Mali en 2013, et de se retrouver beaucoup plus seul lorsque les choses sont plus délicates, comme en République centrafricaine. Depuis peu, l’opération Sentinelle, excellent moyen d’être visible sans risque d’échec puisqu’il n’y a pas de risque de succès non plus, est l’occasion d’une autre lutte de périmètre, contre le ministre de l’Intérieur cette fois.

Il faut donc souhaiter bonne chance et bon courage à la nouvelle Ministre des Armées, que rien ne préparait à ce poste, et qui se retrouve dans le même gouvernement que son prédécesseur, placé à la tête des Affaires étrangères après avoir géré les opérations extérieures pendant cinq ans. Le retour à l’ancienne appellation participe de la « déseuphémisation », comme simplement le retour il y a quelques années de la guerre sur le fronton de l'Ecole militaire et surtout dans le discours politique. Avec quelques autres actes symboliques du Président le 14 mai, il pourrait indiquer une posture plus assumée de chef des armées. Il peut aussi, et ce n'est pas incompatible, signifier le retour à ce qu'on appelait ironiquement de « ministère désarmé » et le retour au cantonnement à la gestion organique. Ce n’est pas forcément inutile, les opérations et les exportations c’est bien mais la résolution de la désorganisation des armées depuis dix ans, sans même parler de la crise de financement vieille de vingt-cinq ans, fait aussi partie de la fiche de tâche. Le chantier est suffisamment vaste pour faire œuvre utile et méritoire. 

lundi 15 mai 2017

La bataille de l'explication

Maintenant que nous avons changé de Président et de gouvernement, il serait peut-être temps, quand l’exécutif aura quelques minutes, d’expliquer enfin un peu plus clairement la guerre que nous menons. Car, et l’attaque du 20 avril dernier sur les Champs Élysées l’a rappelé, nous sommes toujours en guerre contre des organisations djihadistes.

En fait nous célébrerons bientôt les vingt-cinq ans de cette guerre et je ne suis pas sûr que beaucoup de citoyens français soient capables d’expliquer, malgré cinq campagnes présidentielles, qui est l’ennemi et quelle est la stratégie que nous suivons pour le vaincre. Il est vrai que lorsque certains candidats parlent systématiquement d’al-Nostra (fusion improbable de Cosa Nostra et de l’ex-al Nosrah), on peut avoir quelques doutes sur leur capacité à expliquer (sans même parler de vaincre). 

Un jour viendra, je l’espère, où un Président de la République ou un Premier ministre (celui qui est chargé de la mise en œuvre de la politique de défense) cesse de prendre les citoyens pour des grands enfants et explique clairement aux Français qui est l’ennemi (ou qui sont les ennemis) sans employer le mot « terroristes » (même si le mot « terrorisme » peut être utilisé pour décrire certaines de leurs méthodes). J’avoue que j’aimerais beaucoup qu’un responsable de la nation ne se contente pas de citer une « liste de mesures » prises à la suite de chaque événement mais explique vraiment la guerre et réponde à des questions du genre : qu’est-ce que le djihadisme ? Quels sont ses liens avec le salafisme ? Faut-il combattre tous les groupes djihadistes de la Terre ou sinon lesquels, précisément nommés, et pourquoi ? Quelles sont nos options stratégiques ? Comment comptons-nous vaincre ces groupes désignés ? Que se passe-t-il si cette stratégie ne fonctionne pas ? Quel est le bilan de ce que nous avons fait depuis le début de la guerre ? etc.

On pourra me rétorquer qu’il y a une littérature et qu’il y a les médias pour cela. Celui qui veut comprendre peut comprendre, il suffit qu’il en fasse l’effort et qu’il y consacre du temps et un peu d’argent. Cela n’est pas visiblement complètement vrai quand on constate ce qui se déverse sur les réseaux sociaux, en admettant que cela soit un minimum représentatif. Il serait intéressant de sonder les Français sur ce qu’ils savent de la guerre, sur la vision qu’ils ont de l’ennemi et de notre stratégie. On me sonderait moi en tout cas que j’aurais du mal à expliquer certaines choses, notamment le dernier point.

L’ex (et probablement futur) ministre de la défense a bien signé un « Qui est l’ennemi ? ». L’exercice était louable mais il aurait été préférable d’avoir autre chose qu’une compilation de discours cherchant surtout la justification de mesures prises par le ministère (et essayant de démontrer sa compatibilité avec d’autres courants politiques). A sa lecture on a peu appris sur l’ennemi et on reste toujours dubitatif sur la stratégie de la France et son bilan.

Une guerre majeure ne peut se gagner sans impliquer la population, au moins obtenir son soutien. Entre la fragmentation médiatique et les nombreux livres savants (ou parfois crétins car visiblement faits pour l’argent), il y a une voie pour décrire simplement les choses. Un point de situation par le Président à la télévision, sur une heure, seul (pas en mode « face aux Français ») avec tous les aides pédagogiques possibles, relayée par le Net, pourrait être appuyé par des publications gratuites, papiers ou non, décrivant l’ennemi et la guerre autrement que par des slogans, des tweets ou du storytelling. Ce petit fascicule gratuit lisible en deux heures maximum, à la manière du Que sais je ? sur le djihadisme (très utile même avec quelques défauts), aurait une vocation pédagogique et pourrait même s’appuyer sur des sources, exposer des arguments contraires, et même, horreur !, des doutes ou des interrogations. 

Il ne faut pas simplement faire des choses et montrer qu’on les fait, il faut aussi les expliquer, d’autant que le combat est aussi dans le champ des idées et qu’il se déroule au sein de notre propre population. Un livre bien fait est une munition intelligente. Distribuée à des dizaines de milliers d’exemplaires, il peut gagner une bataille. Rappelons qu’actuellement, quand nous cumulons les opérations Barkhane, Chammal et Sentinelle nous dépensons un million d’euros pour neutraliser un seul ennemi. L’effort de combat, qui se caractérise par un faible engagement direct contre l’ennemi, est peu rentable mais il l’est sans doute beaucoup plus que l’effort qui est actuellement mené pour empêcher que ces ennemis existent.

Il n’est pas interdit non plus après l’explication d’en accepter la critique, celle de l’intelligence bien sûr pas de la petite phrase, celle qui démontre (avec cette innovation majeure qui s’appelle l’argument) que la voie choisie n’est éventuellement pas bonne et qui propose mieux. Les démocraties sont normalement transparentes, cela peut être considéré comme une faiblesse dans la mesure où l’adversaire « voit le jeu » mais c’est en réalité une grande force, à condition de faire appel à l’intelligence. 

lundi 8 mai 2017

Le soldat du futur

Intervention aux Mardis de l'innovation 
sur le thème du "soldat du futur". 
Pour tout renseignement voir ici.
Les lecteurs réguliers de ce blog en retrouveront plusieurs passages.

Dans le numéro de novembre 1956 de la revue militaire américaine Army, le lieutenant-colonel Robert Rigg faisait une description de ce que serait selon lui le soldat américain du futur. Dans son esprit, le futur c’était l’année 1970, à peine 14 ans plus tard, ce qui dénote déjà l’idée d’une évolution très rapide des choses, et le soldat était associé au fantassin. Vous noterez que c’est également l’idée implicite exprimé par l’affiche qui annonçait cette séance : quand on parle du soldat du futur, on ne pense visiblement pas au pilote de chasse, au tankiste ou au sapeur du futur qui sont pourtant aussi des soldats mais à celui qui combat au plus près, les yeux dans les yeux (ce qui arrive très rarement en fait) et qui mériterait donc, depuis les duellistes de l’Illiade, en priorité ce titre. Admettons donc cette limitation du propos, qui m’arrange parce que finalement c’est ce que je connais le mieux.

Le lieutenant-colonel Rigg, revenons à lui, décrit dans son article un homme bardé d’une armure et d’un casque fait d’un mélange d’acier et de plastique. Ce soldat dispose d’un masque à gaz, il est protégé des flashs des explosions atomiques par des lunettes noires qui se mettent en place avec un bouton sur son casque intégral et ne craint pas les pluies radioactives grâce un imperméable en plastique transparent. Il peut creuser des trous pour se protéger avec un « petit bazooka ». Il est capable de communiquer avec ses voisins avec une radio intégrée à son casque et peut voir la nuit grâce à des lunettes à infrarouge. Détail intéressant, l’auteur ajoute que grâce à cette vision nocturne « ce sera le coup de grâce pour la guérilla communiste dans la jungle » comme s’il s’agissait seulement d’un problème de camouflage. Son armement est étrangement peu décrit mais ressemble à un fusil d’assaut à longue portée. Il se nourrit de pilules et comprimés mais fume toujours, une petite poche est même prévue dans la tenue pour y mettre un paquet de cigarettes. Ce combattant du futur est projeté à grande distance grâce à des plateformes géantes à propulsion atomique, hélicoptères ou avions géants qui servent aussi de bases aériennes d’où décolleraient des engins divers, transport de troupes, engins de surveillance ou d’appui pour mener des opérations qui ressemblent encore beaucoup aux opérations aéroportées de la Seconde Guerre mondiale.

Cette image du combattant futur, très partagée à l’époque et dont on retrouve des échos dans la science-fiction (Starship troopers de Heinlein qui date de 1959) puis dans les films et feuilletons d’espionnage des années 1960, est éclairante. Evidemment, rétrospectivement on en mesure toutes les naïvetés. En réalité, le fantassin américain de 1970 n’a finalement guère été différent de celui de 1956 hormis qu’il était doté depuis peu d’un fusil d’assaut, le M-16, et éventuellement des premiers gilets de protection. Il faut attendre en réalité les années récentes, quarante ans après l’article, pour voir apparaître l’esquisse de ce « super-fantassin » « augmenté » par Félin ou autre système, mais on est encore bien loin du fantassin volant.

Comment expliquer ces erreurs grossières de la part de très certainement un bon officier ? Les erreurs de prévision sont en réalité extrêmement communes et pas seulement dans le domaine militaire. Dans les missions militaires on décrit toujours ce qui relève de la zone de responsabilité, celle où on agit, et la zone d’intérêt, celle où normalement on ne met pas les pieds mais qu’il est indispensable de surveiller car ce qui s’y passe a une influence sur ce que l’on fait. Un biais commun est de se concentrer sur cette zone de responsabilité que l’on connaît bien tout en ignorant son environnement. Depuis la rédaction d’un livre jusqu’à la réalisation d’une loi de programmation militaire, on peut donc prévoir les choses en considérant au mieux l’aléa des inconnues connues (le résultat d’un lancer de dés) jusqu’à ce que survienne l’inconnue inconnue (celle que l’on ne pouvait anticiper) venue de l’extérieur, qui finit sur la durée par forcément survenir et qui vient tout perturber.

Maintenant, ce n’est pas parce qu’on connait bien sa zone de responsabilité que l’on n’est pas non plus victime de biais, comme par exemple les effets de mode. Rigg voit de l’énergie atomique partout. Un moteur atomique a été mis en service en 1953 dans un sous-marin et on ne voit pas à l’époque ce qui pourrait empêcher d’en mettre dans tout engin volumineux ; la fusée de Tintin dans Objectif Lune est mue, en 1950, par un moteur atomique. La mode est aussi aux armes atomiques dites tactiques. A partir du milieu des années 1950, l’US Army se dote de tout un arsenal de milliers de missiles, obus et même roquettes (les Davy Crockett d’une portée de 4 km) atomiques et se prépare à combattre en ambiance nucléaire. Il faut quelques années pour comprendre que ce n’est pas forcément une bonne idée, et qu’il serait à la fois incroyablement meurtrier et compliqué de combattre dans un théâtre d’opérations où pleuvrait des munitions atomiques. Dès la fin des années 1950, les Américains font des exercices à grande échelle qui démontrent cette folie mais on persiste quand même, un peu par l'inertie des grands programmes industriels, au prix de plusieurs milliards de dollars. 

Gardons cela en tête, ce n’est pas parce que c’est dans l’air du temps, que cela a l’air séduisant, que cela va être efficace. La grande majorité des inventions ne deviennent pas des innovations, et on peut s’enticher pour des choses qui au bout du compte s’avèrent peu utiles voire contre-productives par leurs effets secondaires ou, plus subtilement, par ce qu’on a sacrifié en allant dans cette voie. Dans les années 1960, les Soviétiques ont développé le premier engin transporteur de troupes capables de franchir les rivières en flottant. Dans la foulée, l’armée de terre française et d’autres se sont dotées de leurs propres modèles amphibies avant de s’apercevoir qu’on ne pouvait franchir, au mieux, qu’à partir de 15 à 20 % des rives et qu’on avait considérablement réduit le blindage des engins pour finalement une fonction peu utile.

D’une manière générale, les anticipations, qu’elles proviennent des organes institutionnels ou des écrivains, ont beaucoup de mal à estimer la « vitesse des choses ». Très empiriquement on peut constater qu’environ 80 % des phénomènes se déroulent plus lentement que prévu et que 20% vont en revanche vite et qu’une poignée seulement va très vite. Le début du XXIe siècle que nous vivons ressemble peu à ce qui était imaginé au siècle précédent. En fait, il ressemble encore beaucoup à celui-ci. On ne se nourrit pas de pilules et on n’utilise pas de voitures volantes (ou des skateboards volants comme dans Retour vers le futur), on dispose quasiment tous en revanche d’un smartphone et/ou d’un ordinateur portable reliés à Internet, ce que personne n’avait vu venir, ou presque. Il y a toujours statistiquement des gens qui voient juste mais comme on ne sait jamais qui c’est sur le moment, c’est peu utile. Les choses évoluent d’autant plus lentement dans une armée que l’on n’y dispose que de ressources finies (je serai curieux au passage de connaître le coût des hélicoptères et des bases volantes atomiques décrit par Rigg). Il faut arbitrer entre l’investissement et le maintien en état de l’ancien. Il est rare aussi que l’on puisse investir dans tous les possibles, avec ce problème particulier que les délais de conception et d’acquisition puis ceux de possession sont très importants. Un matériel moderne important se conçoit en vingt ans et s’utilise pendant quarante. Les choix engagent donc très lourdement l’avenir.

Dans l’infanterie française, on a fait le choix dans les années 1970 de privilégier la capacité de lutte antichars plutôt que la capacité de lutte contre les autres fantassins. On s’est donc doté de la fin des années 1970 au début des années 1990 d’une panoplie de missiles et de lance-roquettes très performants, à ce détail près que les cibles prévues pour ces munitions ont disparu en 1991 avec la fin de l’URSS, ce fameux environnement qui a tendance à changer plus vite que les programmes. Il a fallu malgré tout faire avec cet arsenal et on fait toujours largement avec. 

De la même façon, l’infanterie française reste encore largement équipée de véhicules, d’hélicoptères, de fusils, de canons des années 1970, parfois même avant. Le véhicule de l’avant blindé, le transport de troupes à tout faire de l’armée française, est contemporain de la Renault 16. Le renouvellement s’effectue à partir d’équipements conçus dans les années 1980 dont on a, réduction budgétaire oblige, étalé le développement et l’acquisition jusqu’à aujourd’hui. Nous nous équipons donc encore de matériels prévus pour lutter en Allemagne contre le Pacte de Varsovie, comme s’ils venaient d’une machine à remonter le temps. L’armée de terre française, comme la plupart des autres, c’est encore de l’ancien, un peu d’années 1980 et une pincée de XXIe siècle. Cette part la plus moderne tend bien sûr à augmenter avec de nouveaux programmes, comme le nouveau fusil d’assaut et les véhicules tactiques du programme Scorpion, tous numérisés, mais on peut d’ores et déjà décrire à quoi ressemblera l’infanterie française en 2050…si rien d’important dans l’environnement des armées. Or, il se passe toujours des choses dans cet environnement.

Quand on fait le bilan de l’emploi des forces armées françaises depuis 1815, on s’aperçoit que celles-ci changent de mission principale tous les dix-quinze ans, entre guerre interétatiques, guerres contre des groupes irréguliers, sécurisation intérieure et sécurisation extérieure (interposition, stabilisation). Quand j’ai commencé ma carrière comme sous-officier, je me préparais tous les jours à un affrontement apocalyptique contre les divisions blindées-mécanisées du Pacte de Varsovie, puis cet ennemi a disparu, et ce sont finalement, de manière totalement imprévue, des divisions irakiennes que nous avons affronté, avant de passer à la période du « soldat de la paix » puis de celle de la contre-insurrection contre des organisations islamistes. A chaque fois, le contexte changeait, l'acceptation du risque également depuis le sacrifice de masse en Allemagne jusqu’au zéro mort. Et il fallait faire cela avec le même outil militaire. Cela avait deux conséquences.

La première est que cette succession de défis, souvent inattendus, à impliqué aussi des adaptations qui ressemblaient souvent à des improvisations. En quatre ans, de 1914 à 1918, la physionomie du combattant s’est radicalement transformée. Une section d’infanterie française de 1918 aurait été capable d’écraser n’importe quelle section d’infanterie de 1914. On n’a pas connu depuis d’évolution d’une telle ampleur, résultat de la combinaison d’une très forte incitation à innover mais aussi d’un grand potentiel inexploité, de voies non explorées. La quasi-totalité des nouveaux équipements mis en place pendant la Grande guerre dans l’infanterie (fusil-mitrailleur, grenades à main ou à fusil, casque d’acier, masque à gaz, fusils à lunettes, lance-flammes, mortiers, etc.) existaient déjà à l’état de prototypes avant-guerre ou pouvaient être fabriqués très vite. Mais il ne s’agit là que d’une partie des potentialités. 

La plupart des innovations sont en réalité des changements de structure, de méthode ou de manière de voir les choses. L’innovation majeure de la Grande guerre en termes de combat d’infanterie a sans doute été le groupe de combat, c’est-à-dire une cellule tactique d’une dizaine d’hommes confiée à un jeune sous-officier à partir de 1917. Cette innovation impliquait simplement d’accepter que des sergents soient capables de prendre seuls des décisions tactiques. On introduisait ainsi une souplesse tactique qui n’existait pas avec les tirailleurs individuels dispersés ou inversement les lourdes sections à 40 hommes évoluant d’un bloc, on résolvait ainsi un problème vieux de soixante ans avec l’apparition en nombre des fusils à âmes rayées qui avaient multiplié d’un coup par quatre la zone mortelle entre les combattants ennemis. 

L’infanterie française a connu d’autres bouffées d’innovations improvisées. Personne au milieu des années 1930 n’aurait imaginé l’infanterie de la guerre d’Algérie vingt ans plus tard, débarquant d’hélicoptères en tenues camouflées et avec un armement léger complètement renouvelé. Au début des 1990, nouvelle adaptation au contexte changeant, on a improvisé une infanterie mieux protégée avec quelques armements et équipements nouveaux. J’ai connu cette transformation en quelques jours seulement avant d’être engagé à Sarajevo en 1993. L’engagement dans les provinces afghanes de Kapisa-Surobi en 2008 a été aussi à l’origine d’une nouvelle adaptation dans l’urgence. A chaque fois, rappelons-le, ces adaptations ne sont pas seulement techniques, les sections ne sont plus organisées de la même façon et surtout les méthodes évoluent considérablement.

On peut connaître aussi des désadaptations et des dégradations. Les sections et groupes d’infanterie de 1918 étaient des structures complexes à commander. Après la guerre, avec la disparition des vétérans et la réduction du service militaire, les sergents, chefs d’orchestre du système, ont eu de plus en plus de mal à conserver le niveau de compétence nécessaire. Malgré quelques évolutions techniques, l’infanterie française du début des années 1930 est moins performante que celle de 1918. Le soldat américain de 1970 n’est pas le parachutiste high tech combattant en ambiance nucléaire, c’est globalement un soldat démoralisé réfugié dans une base au Vietnam qui se drogue et répugne à combattre. La plupart des bataillons de l’infanterie américaine de 1970 étaient moins efficaces qu’en 1956.

L’environnement militaire comprend aussi un paramètre particulier qui s’appelle l’ennemi. Cet ennemi cherche d’abord à vous tuer, ce qui a tendance à forcément induire une forte dose de stress dans les actions de combat, actions qui s’obstinent du coup à être toujours différentes des laboratoires ou des champs de tir. Vue du fantassin, le combat c’est d’abord un management de la peur.

Cette peur inévitable transforme les individus. L’homme au combat n’est plus tout à fait le même que sur un champ de tir ou dans un salon de démonstration. C’est un homme naturellement augmenté par les réactions organiques du corps qui, sur l’alerte de l’amygdale, va mobiliser des ressources organiques par une série d’ordres bioélectriques et des sécrétions chimiques comme celle de l’adrénaline. En quelques instants, on devient plus fort et plus résistant à la douleur. L’augmentation du rythme cardiaque permet des efforts physiques intenses. Oui mais voilà, le cerveau aussi s’en mêle et l’appréciation qui est faite par le néo-cortex de la capacité à assurer la survie peut permettre de contrôler cet emballement ou au contraire l’amplifier. Dans ce cas-là le processus mobilisation peut devenir contre-productif et l’homme augmenté devenir un homme diminué. Au-delà d’un premier seuil, l’habileté manuelle se dégrade et l’accomplissement de gestes jusque-là considérés comme simples peut devenir compliqué. Au stade suivant, ce sont les sensations qui se déforment puis les fonctions cognitives qui sont atteintes et il devient de plus en plus difficile, puis impossible, de prendre une décision cohérente. Au mieux, on obéira aux ordres ou on imitera son voisin, à condition d’en avoir. Au stade ultime du stress, le comportement de l’individu n’a plus de lien avec la survie. Même doté des équipements les plus sophistiqués, il peut rester ainsi totalement prostré et souvent incontinent face à quelqu’un qui va le tuer.

C’est ainsi qu’entre un champ de tir et un combat réel, on assiste à des décalages énormes de performances, même avec des équipements qui tiennent leurs promesses. Dans un contexte de combat, les facteurs psychologiques, la formation (qui permet notamment de déceler plus vite le danger et surtout d’en faire une appréciation plus juste) sont bien plus importants que les aspects matériels avec qui ils sont cependant en interaction. Les armes puissantes, les mitrailleuses par exemple, ont tendance à plus rassurer que les armes légères par exemple. La combinaison soldat-mitrailleuse sera donc sans doute un peu plus efficace que prévue à partir simplement à partir des résultats des champs de tir. Il n’en sera pas de même avec les armes complexes d’emploi. Sur un champ de tir, le fusil antichar de 13 mm conçu par les Allemands en 1918 était très efficace. Dans la réalité, seulement deux chars légers français ont été détruits par cette arme très délicate et dangereuse à utiliser, surtout à cent mètres face à des engins ennemis. Car l’ennemi s’obstine aussi à trouver des parades à toutes les innovations. Au début de la guerre du Kippour en octobre 1973, les équipes antichars égyptiennes utilisant le système soviétique AT-3 Sagger obtenaient 50 % de coups au but sur les chars israéliens, performance remarquable au regard de la difficulté à guider les missiles sur plusieurs kilomètres. On annonçait déjà « la mort du char » et le triomphe de l’infanterie à missiles. Quelques jours plus tard, ce pourcentage tombait pratiquement à zéro, le guidage devenant impossible sous le déluge de feu d’artillerie ou de mitrailleuses lourdes qui accompagnait désormais systématiquement les chars israéliens.

Car on n’évolue pas pour le plaisir d’évoluer mais pour vaincre un ennemi. Pour combattre, il faut accepter de se rencontrer, ce qui suppose un minimum de ressemblance. En 1956, au moment des prédictions du lieutenant-colonel Rigg, l’armée française est engagée en Algérie où elle s’apercevait qu’elle était trop moderne pour combattre l’ennemi qui lui faisait face. Après plusieurs échecs, elle procéda donc à une large rétro-évolution : les pilotes abandonnèrent les jets les plus sophistiqués pour prendre le manche d’avions à pistons de la Seconde Guerre mondiale, plus lents et donc permettant de mieux voir ou tirer des cibles terrestres fugitives ; l’infanterie abandonna ses véhicules pour réapprendre à marcher et à traquer l’ennemi sur son terrain ; certaines unités de cavalerie retrouvèrent le cheval. Les moyens modernes, comme un nouvel armement individuel ou les hélicoptères, ne furent utilisés que lorsqu’ils s’avèraient adaptés au contexte.

L’augmentation de puissance est une chose relative. La recherche du toujours plus loin dans le même sens est fatalement une impasse, comme lorsque les armées des diadoques allongeaient sans cesse les sarisses de leurs phalanges jusqu’à la paralysie. Le coût de l’électronique individuelle et surtout de la protection a fait monter le prix de l’équipement du fantassin américain de moins de mille euros pendant la guerre du Vietnam à quinze mille aujourd’hui. Le système Félin français, lui, coûte maintenant soixante-neuf mille euros pièce. On tend ainsi à rejoindre pour les fantassins les principes de la loi d’Augustine, du nom de l’ancien directeur de Lockheed Martin qui estimait qu’au rythme d’évolution des coûts des avions de combat, le budget américain de la défense de 2054 servirait tout entier à payer un seul appareil.

Le soldat augmenté est donc mécaniquement un soldat rare. Pour le prix d’un seul d’entre eux, l’ennemi local peut payer plusieurs dizaines de miliciens dont la mort éventuelle aura par ailleurs moins d’effet stratégique que celle du soldat occidental. Une section d’infanterie française a été détruite en 2008 dans la vallée afghane d’Uzbeen par des rebelles sans gilets pare-balles et équipés d’armes des années 1960, mais plus nombreux. Même si sept d’entre eux sont tombés pour un Français, le combat a été considéré par tous comme une défaite française. La supériorité supposée rend en effet plus insupportable l’échec, même relatif. L’emploi de soldats équipés du système Félin aurait-il permis d’éviter ce sentiment ? Rien n’est moins sûr. Au lieu d’un « homme toujours plus », d’un chevalier à armures à plates, il serait peut-être plus utile d’avoir deux hommes. Ils tireront plus ou pourront se relayer pour maintenir la vigilance sans usage de drogues. Une section un peu plus nombreuse à Uzbeen et avec un peu plus de munitions aurait sans doute été plus efficace que la même équipée de Félin.

En réalité, loin de ces projets futuristes encore très aléatoires, l’élément le plus novateur des dernières années réside plutôt dans l’élargissement de la capacité à produire des soldats. Dans le cycle de science-fiction des Princes d’ambre, Roger Zelazny décrit l’affrontement entre des êtres surhumains dotés de la capacité à se déplacer n’importe où et d’autres qui ont la possibilité inverse, faire venir à eux ce qu’ils veulent. Les opérations en cours ressemblent d’une certaine façon à cet affrontement entre des soldats professionnels, nomades internationaux de plus en plus rares et sophistiqués, et des combattants locaux amateurs qui bénéficient des flux de la mondialisation pour faire venir à eux des objets et des connaissances. Comme l’explique Chris Anderson dans La Longue Traîne, on remarque les efforts de plus en plus importants des institutionnels pour rester au sommet de la puissance, mais on néglige les nombreux petits groupes armés dont l’apparition a été permise par les nouvelles technologies (ou leur association avec des anciennes) et l’ouverture des frontières de toutes sortes. C’est ainsi que certains ont pu se multiplier et, associés à une acceptation plus forte du sacrifice, être capables de tenir tête aux armées les plus modernes. Depuis le début des années 2000, les armées occidentales et israélienne ont été incapables de détruire une seule de ces nouvelles organisations armées dans le grand Moyen-Orient.

Comme l’ont montré les attentats de janvier 2015, il est aussi possible de former des groupes encore plus petits au sein même des sociétés occidentales. Un amateur peut s’entraîner physiquement aussi durement qu’un soldat, acquérir via Internet les mêmes connaissances techniques que lui et même se préparer psychologiquement très sérieusement. Avec des gilets pare-balles en vente libre et des smartphones, un groupe d’amateurs sera mieux protégé et se coordonnera bien mieux qu’un groupe de soldats des années 1980. L’acquisition de l’armement et des munitions est plus problématique, quoique facilitée par les flux issus de l’ouverture des arsenaux après la guerre froide. Sinon, avec des imprimantes 3D, il est déjà possible de fabriquer des armes rudimentaires chez soi. Le tout peut être financé par un simple crédit à la consommation. Ainsi, en novembre 2013, avec Abdelhakim Dekhar, et surtout en janvier 2015, quelques hommes, apparemment venus de nulle part, ont pu défier des agents de police et il a été nécessaire de faire appel à des unités d’intervention d’élite pour en venir à bout. Plus
que les soldats augmentés, rares et chers, c’est l’augmentation du nombre de « soldats amateurs » qu’il faut sans doute anticiper et craindre.

En conclusion, au risque d’être décevant, je ne sais pas à quoi ressemblera le « soldat du futur ». Il y aura certainement des percées technologiques, pour l’instant en termes d’électronique, au sens large. Peut-être aussi dans les matériaux de protection ou les armes. Peut-être que l’on parviendra enfin à briser ce plafond qui rend pour l’instant les sections d’infanterie d’aujourd’hui à peine plus efficace que celles de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce dont je suis sûr c’est qu’il y aura beaucoup de « soldats du futur », pas forcément très différents physiquement de ce que l’on voit aujourd’hui avec encore certainement pendant longtemps plus d’hommes en jeans armés d’une variante de kalashnikov que de robocops. Ce qu’il y aura dans les têtes, la capacité à prendre des risques, la compétence, la détermination, le nombre aussi tout cela sans doute encore et toujours plus important que les équipements qu’ils portent, et tout cela est bien plus changeant.